Chronique : Des souris et des hommes

Des souris et des hommes s’ouvre comme il se termine : c’est un roman « froid », amer, sans autre sentiment que celui d’une violence, somme toute innée chez l’homme. 6 chapitres composent ce qui ressemble plus à une longue nouvelle. Les personnages sont énigmatiques, hauts en couleurs. Comme souvent, les personnages incarnent à eux seuls des « caractères ».

Nous avons bien sûr deux antagonistes qui forment un duo : Lennie, la brute au grand coeur et George, « l’intellectuel » protecteur.

L’amitié est née bien avant le début du roman. L’action ne commence pas in medias raes, comme il est – avouons-le – assez coutume dans un roman. Le narrateur (qui semble adopter une focalisation externe) ouvre chaque chapitre par une description, comme distante, d’une nature. Bien loin d’une nature morte, le lecteur peut avoir l’impression que la description est digne d’un tableau, un tableau nécessaire. La nature en général surplombe la nature de l’homme, et chaque action de l’homme se trouve comme justifiée par cette description de la nature.

Prenons un exemple quasi simple : si le lecteur est assez attentif, il trouvera par deux fois (peut-être plus) une référence à un héron : au début du roman, et à la toute fin, juste avant le dénouement (notons tout de suite que le roman est expéditif, efficace : il n’y a pas de détails, ce qui est fait est fait). Il semble encercler le roman, justifier les actes de Lennie ; Lennie est par nature celui qui n’a pas réellement de conscience, et qui est donc totalement libre, puisque c’est sur George que repose la légitimité des actes de Lennie. Le héron représente la liberté à lui seul.

Passons outre le fait que la nature est décrite à merveille ; justement, cette description est on ne peut plus froide. Justement, la chaleur, propre aux états du Sud dans lequel se passe l’histoire (à Soledad, plus précisément, après un court séjour à Weed qui nous est décrit comme analepse au cours du récit), ne se ressent pas forcément, ce qui est pourtant un détail souvent relevé dans des récits ; la chaleur permet de créer une atmosphère – notamment celle de la colère, des esprits en perdition… – que l’on ne retrouve pas ici, ou tout du moins, cette atmosphère n’est pas créée en tant que telle. L’atmosphère va de paire avec les personnages : le lecteur se prend en compassion pour ces deux bonhommes.

Du moins, c’est ce qui m’est arrivé ; j’ai été étonné que l’on rentre si vite dans l’histoire, malgré une description – et je trouve toujours ça un peu embêtant qu’il y ait autant de descriptions, parce que je trouve que l’on décroche très vite du fil narratif – un peu « longue » (tout est relatif vu la concision du récit), et je suis très vite tombé « amoureux » (quel amour platonique !) de Lennie. Peut-être était-ce justement la compassion que je décrivais auparavant ; peut-être était-ce aussi ce qu’attendait l’auteur. En adoptant une focalisation externe, l’implication du narrateur ne pouvait être qu’a minima, et en cela, c’est une réussite. Car, justement, cette quasi-objectivité implique de facto une subjectivité recherchée et décidément acquise chez le lecteur ; le fait que le narrateur ne relate que très mal les émotions des personnages permet au lecteur de s’attacher à eux à plus forte raison.

Cela me permet, pour le coup, de parler un peu plus des personnages. J’ai dressé auparavant, de manière assez brouillonne, les péripéties des personnages. En parler permettra d’être plus clair.

Lennie et George sont des « intermittents », ou plutôt, ils travaillent « en intérim », pour employer un terme plutôt moderne. C’est un duo « solitaire », sans attache, qui va de ville en ville à la recherche d’un travail dans les fermes. Ils se connaissent depuis assez longtemps, et semblent avoir grandi dans le même coin. Lennie avait une tante qui est morte, le laissant comme orphelin, et George s’est promis et a promis de s’occuper de ce grand garnement enfantin. C’est ainsi que nos deux compères se retrouvent à travailler ensemble, dans un univers toujours très masculin.

Arrivés à Soldedad, ils vont aller travailler dans une ferme, et seront en compagnie de Slim, Whit, Cook, Carlson etc. Le problème est qu’ils vont être très vite confrontés à Curley, « fils de », fils d’un patron plutôt absent du récit. Curley a épousé il y a une quinzaine de jours de cela une femme – dont on ne connaît pas le nom – qui s’ennuie. Elle veut mettre à profit « ses talents » (elle dira à plusieurs reprises qu’elle aurait pu faire une carrière dans le théâtre voire dans le cinéma) pour séduire, qui lui permet de passer outre l’ennui.

L’histoire est des plus simples, finalement. Le titre ne donne pas réellement d’indications sur le sujet du livre. Le titre ? Pourquoi avoir traduit par « Des souris et des hommes »…? Lennie aime caresser les choses, cela le confronte à un monde d’enfant, à un monde où il n’y a aucune brutalité, lui qui est pourtant l’image même de la brute… Au début du récit, Lennie « caresse » une souris parce que cela est doux. Il pleurera quand George le lui enlèvera. On lui promet mondes et merveilles. Le rêve et l’amitié sont les deux thèmes très importants de ce récit : outre une analyse qui ne pourra être que très subjective, force est de constater que l’amitié est ce qui résiste le plus, ce qui ne connaît pas l’altérité, tandis que le rêve est du domaine de l’irréalisable. Avoir son lopin de terre, recouvrer sa liberté, vivre de ses rentes n’est qu’une illusion et donc cela est vain. L’espérance est vaine. L’homme a comme des boulets aux pieds, d’autant plus quand il est en pleine possession de ses moyens, comme George.

Toujours est-il que ce récit m’a bercé, m’a bouleversé, m’a hébété : car oui, je l’ai lu d’une traite (bon, certes, il fait 170 pages environ…), mais ce récit, par sa concision, d’une part, et son ton, d’autre part, m’a transporté et je me suis pris d’une réelle affection pour les personnages.

Celui qui a obtenu un Prix Nobel m’a permis de découvrir toujours un peu plus cette littérature américaine, qui, toujours, délivre un récit « d’initiation » : le voyage, du nord vers le sud, à cause du travail, bouleverse les personnages. Steinbeck a bien dû bouleverser, lui aussi, les codes du récit pour connaître, aujourd’hui encore, un tel succès.

Cela m’a donné envie, je dois l’avouer, de lire Les raisins de la colère, dont l’ampleur semble bien plus importante (au delà même du nombre de pages !).

En bref, si vous ne l’avez pas lu, lisez-le. Non pas les yeux fermés, mais bien les yeux ouverts, puisque ce livre est un petit bijou… mais il ne suffisait pas que je le dise pour qu’il le devienne !

Des souris et des hommes (Of mice and men), Folio.des souris et des hommes

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