Des fleurs pour Algernon : une expérience littéraire et théatrale

Aujourd’hui nous comparons le roman Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, à son adaptation théâtrale par Gérald Sibleyras. Cette chronique est quelque peu particulière, puisqu’elle regroupe les témoignages de deux d’entre nous !

(Cette pièce a été jouée au Théâtre de l’Hôtel de Ville du Havre, le mercredi 8 avril 2015).

Charlie, un adulte au QI très faible, est choisi pour participer à une expérience scientifique qui va lui permettre de tripler son quotient intellectuel. Le roman de Daniel Keyes est écrit sous la forme d’un journal que doit tenir Charlie afin d’évaluer la progression de l’expérience. Bientôt, il sera assez intelligent pour pouvoir raisonner sur l’avenir de l’expérience dont il est le cobaye.

Petit à petit, le langage du héros s’améliore et se complexifie, et nous permet de le suivre dans sa vie de tous les jours. On s’aperçoit alors combien l’intelligence peut avoir un impact sur la vie professionnelle, sociale et privée d’un individu. Charlie ne fait pas simplement une expérience scientifique, mais également une expérience humaine: il découvre l’ironie, l’hypocrisie, la rancœur, l’inquiétude, l’amour. On s’aperçoit que l’intelligence n’a pas que des avantages, notamment en ce qui concerne la notion de bonheur. Charlie, avant l’expérience, n’était pas bien intelligent, mais il semblait heureux: était-ce simplement une impression due à son manque de conscience sur la réalité du monde, ou est-ce que l’intelligence peut rendre malheureux?

Le roman est une véritable petite perle: grâce au langage, l’auteur arrive à nous faire comprendre l’avancement de l’expérience. On lit comme on pourrait entendre Charlie, et cela le rend très, très attachant. On l’accompagne tout au long de son périple, jusqu’à la fin du roman qui nous laisse littéralement là, à fixer notre livre béatement, comme si la véritable expérience avait été la lecture de ce roman.

La pièce de théâtre, adaptée par Gérald Sibleyras, mise en scène par Anne Kessler, respecte l’organisation du texte, c’est-à-dire qu’elle consiste en un grand monologue prononcé par un unique acteur, le talentueux Grégory Gabedois. Seul sur scène, l’acteur démontre au public toutes ses capacités théâtrales en représentant avec brio l’évolution du personnage de Charlie: voix, langage, expressions, postures; tout est bien dosé, subtile et progressif (c’est d’ailleurs ce qui a valu à Grégory Gabedois un Molière pour son interprétation).

La pièce doit pratiquement tout à la performance de l’acteur, car le décor est très simple, voire nu: une chaise, des lumières, un carnet. La musique est presque absente de toute la pièce, et quand on l’entend, on s’interroge sur sa pertinence. Il parait évident que le but est, justement, de concentrer l’attention sur le personnage principal, mais pour ma part j’aurais aimé un décor un peu plus complexe (voire un changement de décor suivant ce que le personnage nous raconte?) et une musique qui pourrait véritablement créer une atmosphère.

Montag

Ne connaissant pas le livre (et peut-être était-ce une bonne chose), j’ai suivi l’avis de ma comparse sans pour autant connaître l’histoire, l’acteur, le metteur en scène… Je n’ai pas été déçu : tout était fabuleux.

À une chose près : la mise-en-scène, justement. Ou plutôt, le choix du recours à la lumière.

En effet, le trop plein de lumières met à mal, à mon avis, la vision très « concentrée » du spectateur car il n’y a que très peu de mouvements sur scène. Du coup, les jeux de lumière illuminent, dans le mauvais sens, le spectateur ; personnellement, j’ai eu très mal aux yeux, et je devais, parfois, quitter l’acteur devenu personnage des yeux pour les reposer…

Autre petit problème, le décor : le fait que le personnage ne bouge pas est, certes, étonnant au théâtre, mais surtout, cela empêche le « mouvement » (c’est peut-être bête de dire ça, mais c’est comme ça que je l’ai pris) qui est nécessaire pour voir évoluer le personnage (car, oui, il évolue, malgré lui). Assis pendant près d’une heure et demie, le personnage est uniquement passif puisque ses seuls mouvements sont dus à une chaise automatisée, qui mime à certains égards ses pensées, ses évolutions de comportement… Mais sa passivité m’a aussi posé problème.

Pour le reste, il est évident que tout est bon : l’acteur est magistral (la Comédie Française n’a peut-être, finalement, pas perdue de sa superbe), et ne surpasse pas l’histoire, comme il peut parfois arriver au théâtre : les deux sont complémentaires et il incarne parfaitement le personnage, un personnage reclus de la société.

Car, oui, Des souris pour Algernon est une adaptation. Le risque de l’adaptation – et nombreux sont-ils ! – est d’altérer l’histoire initiale, comme on peut le voir au cinéma. Or, à défaut d’avoir toute la dimension psychologique d’un livre écrit à la première personne, nous avons une once de psychologie : puisque c’est le thème essentiel du livre, l’adaptation en rend compte finalement. Le personnage évolue dans une société où la marginalité est une honte et où il faut être totalement uniformisé. Le bonheur, lui aussi, ne se résumerait qu’à une certaine forme d’intelligence. Le personnage, Charlie Gordon, est poussé au vice : se faire opérer pour être plus intelligent (car, oui, il dispose bien d’un QI !), comme la souris a pu être opérée… Son intelligence se décuple, la pièce atteint son climax, telle une courbe de Gauss (référence explicite au texte) : la pièce tient en apnée, malgré une fin que l’on peut déduire aisément.

En bref, la pièce tient toutes ses promesses ; il faudrait néanmoins revoir le jeu de lumières. Peut-être était-ce la scène qui rendait ces lumières presqu’invivables, mais elles ne sont qu’un détail tant le mouvement est minimaliste (la mise-en-scène, ne l’est pas : les caméras sur scène tendent à opérer une mise en abyme on ne peut plus intéressante). On pourrait presque écouter notre acteur les yeux fermés tant son jeu est enivrant.

Klaus

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